
Le thème sous-jacent de Au crépuscule des rois est celui de la morale. En effet, la période de la Révolution marque ce moment charnière où la nature de la morale est en train de changer. Auparavant, celle-ci était exclusivement donnée par la religion. Les Lumières du XVIIIe siècle affirmèrent, au contraire, qu’elle devait être produite et construite par notre Raison. Enfin, un philosophe atypique, Jean-Jacques Rousseau, référence majeure pour les révolutionnaires, avança qu’elle avait un fondement naturel et universel. Selon lui, elle aurait donc une composante innée. De cette puissante intuition découle l’idée jacobine d’une aptitude de l’individu à la Vertu chère à Robespierre (l’aspiration au bien commun). Aptitude pervertie par des sociétés dénaturées. Donnée, construite ou innée, le débat sur le fondement de la morale reste plus que jamais d’actualité...
Pour les Lumières, dont Emmanuel Kant est le plus illustre représentant (photo de gauche), rien n'est donné, tout doit être construit. Que ce soit pour la connaissance, la morale ou l'esthétique, l'objectif est de nous extraire de l'état de minorité dans laquelle nous a plongés la religion et la croyance en un monde harmonieux donné par les dieux. Au contraire, ni le monde ni la nature humaine ne sont source de perfection ou d'harmonie, et il appartient à la Raison d'établir les connaissances (par la science) et la morale (via le droit) qui permettront de construire un monde meilleur.
Pour Jean-Jacques Rousseau (photo de droite), au contraire, la nature originelle de l'homme doit être la source de la morale. L'homme à l'état de nature est empathique (Rousseau appelle ce caractère la pitié) :
" La pitié, disposition convenable à des êtres aussi faibles, et sujets à autant de maux que nous le sommes , est une vertu d’autant plus universelle et d’autant plus utile à l’homme qu’elle précède en lui l’usage de toute réflexion, et si naturelle que les bêtes mêmes en donnent quelquefois des signes sensibles. […] Tel est le pur mouvement de la nature, antérieur à toute réflexion : telle est la force de la pitié naturelle, que les mœurs les plus dépravées ont encore peine à détruire"
" C’est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir : c’est elle qui, dans l’état de nature, tient lieu de lois, de mœurs, et de vertu, avec cet avantage que nul n’est tenté de désobéir à sa douce voix : c’est elle qui détournera tout sauvage robuste d’enlever à un faible enfant, ou à un vieillard infirme, sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs : c’est elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée, Fais à autrui comme tu veux qu’on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté bien moins naturelle, bien moins parfaite, mais plus utile que la précédente, Fais ton bien avec le moindre mal d’autrui qu’il est possible."
Extraits de Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité,
De ces réflexions découle l'idée que l'homme est naturellement vertueux et enclin au bien commun. C'est la société et l'apparition de la propriété privée qui l'ont "dénaturé" :
« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. » Discours sur l'origine de l'inégalité.
Ces idées philosophiques vont trouver leur traduction politique chez les Jacobins : la dictature de la Vertu doit ramener l'homme a son état moral originel quitte à éradiquer les quelques hommes, irrécupérables, pervertis par la société dénaturée. Cette critique de la propriété va évoluer jusqu'à une passion de l'égalité qui trouvera son expression dans la conjuration des Égaux de Gracchus Babeuf (1796). Du mot d'ordre :"La Liberté ou la mort", on sera passé à "L'Égalité ou la mort".
C'est donc bien trois conceptions de la morale totalement différentes qui vont s'opposer durant la Révolution (et bien au-delà).
J'ai essayé à la toute fin du roman, à travers la parole de Bourrienne, d'apporter une réponse à cette question. La science et notamment les travaux remarquables de Stéphane Debove (docteur en psychologie et biologie de l'évolution) au XXIe siècle éclairent d'un jour nouveau cette problématique : L'évolution a forgé chez l'homme une aptitude à la morale, quasi unique sur Terre. Cette morale peut prendre différentes formes selon les sociétés, mais elle présente des constantes (ou régularités) et notamment le besoin de coopération. L'ouvrage de référence sur le sujet est Pourquoi notre cerveau a inventé le bien et le mal S.Debove . HUMENSCIENCES 2021.
Même si les théories de J.J.Rousseau s'avèrent discutables, il n'en reste pas moins que son intuition géniale d'une composante innée de la morale se trouve corroborée par ces recherches récentes.
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